Archives mensuelles : avril 2012

Kafka sur le rivage

Haruki Murakami (2007)

Morceau choisi: J’y suis jamais allé de Yann Tiersen

J’ai découvert Murakami un peu avant le Salon du Livre de cette année (et qui avait pour invités d’honneur, rappelons-le, les écrivains japonais) et j’ai été littéralement transportée et sidérée par le talent et la plume de cet auteur. Ce billet sera donc un véritable éloge à cet écrivain et à son roman, Kafka sur le rivage.

D’abord, le titre. Kafka sur le rivage. Ca ne vous interpelle pas, vous? Je crois que j’ai choisi cet ouvrage de Murakami pour son titre, en premier lieu. Tout au long du récit, j’ai cherché à éclaircir le mystère de ce choix, sans y parvenir réellement. Certes, Murakami a le don de créer des univers fantasmagoriques, oniriques qui pourraient s’apparenter un peu à ceux de Kafka. Mais la ressemblance s’arrête là. Là où l’univers kafkaïen nous transporte dans des situations où l’absurde et l’absence de logique règnent en maîtres, Murakami tisse pour nous un monde doré, plein de couleurs et de nuages. Un monde comme une bulle de savon, entre rêve et réalité, mais qui ne verse jamais dans l’absurde. D’ailleurs, l’auteur, bien qu’il reconnaisse adorer les ouvrages de Franz Kafka se défend d’avoir voulu s’en inspirer.

Plus simplement, Kafka Tamura c’est le nom d’un jeune japonais de 15 ans qui, le jour de son anniversaire, fuit sa maison à la suite d’une prophétie prononcée par son père. Cette prophétie fait de lui un nouvel Oedipe en prédisant qu’il sera coupable de parricide et d’inceste. Seulement, Kafka n’a jamais connu sa mère ni sa soeur, dont il est pourtant question dans la prophétie. Un roman empreint de joie et d’allégresse, me direz-vous. Et bien oui. Parce que la fugue de ce jeune homme va s’avérer plus salvatrice qu’il n’y paraît et l’emmener sur des chemins qu’il n’aurait même pas oser imaginer. Au cours de ce voyage, il fera la connaissance de Sakura ou encore de Mademoiselle Saeki. Ces deux femmes joueront des rôles importants dans la quête d’identité de Kafka mais elle sèmeront également le doute dans son esprit: ces deux femmes, pourraient-elles être sa soeur, sa mère? Tout au long du récit, Kafka cherchera à fuir la prophétie en craignant souvent de l’avoir réalisée. Son cheminement sera similaire en certains points à celui de Nakata, un vieil homme qui passe pour un idiot amnésique mais qui a la capacité de parler aux chats comme personne. Kafka et Nakata mèneront les deux “intrigues” du roman, et l’action de l’un aura toujours des répercussions sur la vie de l’autre.

Kafka sur le rivage est tellement riche de rencontres, d’indices, de suppositions, qu’il est difficile d’en faire le résumé sans trop en dévoiler. Et surtout, on y découvre à chaque page des détails qui, quelques lignes plus loin, s’avèrent être des éléments clés du récit. Ce roman regorge d’informations mais aussi de mystères et de zones d’ombre qui le restent jusqu’à la dernière page. Murakami s’abstient volontairement de faire des liens entre les différents personnages, entre des évènements antérieurs et leurs impacts sur le quotidien des protagonistes et laisse au lecteur le choix de tisser la trame du récit. C’est un roman qui peut paraître, au premier regard, assez complexe. Cependant, Murakami ne nous laisse jamais seuls avec nos interrogations. Et, au fond, ces questions s’effacent rapidement et laissent place au voyage que nous propose l’auteur dans un univers qui lui est propre et dans lequel on se laisse volontiers aller.

C’est un roman onirique, beau et touchant à la fois. Un roman qui laisse nos âmes d’enfants s’exprimer, s’émerveiller devant une pluie de poissons, s’extasier devant la pierre de l’entrée. Pour finir, c’est un roman inclassable, à la fois initiatique, fantastique, onirique, philosophique et qui déborde de références en tous genre. Il s’agit de mon premier roman japonais et il m’a donné très envie de continuer de voyager aux côtés de ces auteurs et de Murakami en particulier.

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Homme invisible, pour qui chantes-tu?

Ralph Ellison (1952)

Homme invisible, pour qui chantes-tu?, c’est le récit d’un jeune Noir du Sud qui part faire sa vie dans le Nord et dont on ne connait pas le nom. L’homme invisible, c’est l’homme Noir des Etats-Unis.

Le récit s’ouvre sur une scène improbable dans laquelle le narrateur nous dépeint la “grotte” dans laquelle il vit et les raisons qui l’ont amené à vivre ici, aux nez et à la barbe des Blancs, des Américains auxquels il vole même l’électricité. Il nous explique son invisibilité comme l’essence même de sa vie. Cette première scène donne le ton du roman. Il s’agit d’un récit noir, lugubre, dans lequel on manque d’oxygène.

Le narrateur nous emmène ensuite avec lui, dans sa vie, dans son combat pour être quelqu’un, pour exister et pour faire changer une Amérique qui ne laisse pas Noirs et Blancs vivre en paix. Son obéissance aux règles en place, son courage, ses talents d’orateur et sa foi en une nation plus égalitaire n’y feront rien. Quoi qu’il entreprenne, sa quête sera toujours vaine, et il restera à jamais un homme invisible.

De nombreux passages sont durs et violents et seule la figure féminine et maternelle de Mary adoucit un peu notre narrateur. Mary c’est la lumière dans ce récit sombre. Hélas, son personnage n’est pas transversal. Elle n’est qu’une échappatoire temporaire pour le héros mais elle nous offre une pause vivante, joyeuse et plus que bienvenue.

Vous l’aurez compris, ce combat perdu d’avance que nous dépeint Ralph Ellison est pénible, laborieux et triste. Je regrette de ne pas être parvenue à me plonger dans l’unique roman publié du vivant de cet auteur Noir américain. J’en ai lu des petites bribes fréquemment, sans jamais pouvoir m’attacher au narrateur ni à quiconque.

Ce récit est incontestablement original de par la parole qu’il donne à ce Noir, symbole de la société noire américaine. Toutefois, c’est un livre que j’ai trouvé difficile d’accès et assez hermétique. Le style d’écriture d’Ellison ne laisse pas de répit au lecteur, le récit manque de repères. De plus, pour refléter l’absurdité de la situation du héros, l’auteur nous plonge dans des scènes improbables, à l’atmosphère souvent ésotérique. C’est un récit labyrinthe dans lequel il est compliqué de s’identifier aux personnages. Malgré ce cri de solitude désespéré et touchant que pousse le narrateur, je n’ai pu réfréner un sentiment de soulagement en refermant ce livre.

Le Vieil Homme et la mer

Ernest Hemingway (1952)
Prix Pulitzer (1953) et Prix Nobel de littérature (1954)

Morceau choisi: Chan chan de Buena Vista Social Club

Il aura suffi de 150 pages et de trois jours en mer aux côtés de ce vieux marin pour que le temps s’arrête et que l’homme reprenne sa modeste place dans une nature implacable et toute-puissante.

Le Vieil Homme et la mer nous emmène à Cuba partager trois jours de la vie de Santiago, un pêcheur qui connait la mer comme personne mais qui joue de malchance depuis 84 jours. A ses côtés, un jeune garçon, Manolin, qui le suit habituellement dans chacune de ses sorties en mer mais qui est contraint de partir avec d’autres pêcheurs, plus chanceux que le vieux.
Manolin voue une admiration sans bornes à ce vieil homme, qui, contrairement aux autres pêcheurs, voit dans “la mar” une femme qui “dispense ou refuse de grandes faveurs” et non un adversaire.
C’est donc seul que le vieux pêcheur prend la mer le 85ème jour. Seul, qu’il part loin, très loin de la côte cubaine, à la recherche d’un poisson qui sera sa plus belle prise. Nous partons avec lui, sur sa petite barque, dans la vie de cet homme qui n’a connu que la mer et qui ne vit que pour elle et par elle. Ces trois jours en mer sont très éprouvants pour le vieux: sans réserve d’eau ni de nourriture, il doit faire face à des crampes et de profondes coupures. Pourtant habitué à un confort relatif, le corps de ce pauvre pêcheur est mis à mal. Mais il résiste. Il résiste tant et si bien qu’il attrape enfin ce grand poisson, dont il a tant rêvé. Un poisson magnifique, plus grand que le bateau lui-même. Le pêcheur, profondément respectueux à l’égard de ce maître des mers, doit pourtant le tuer pour le ramener sur la côte. Le sang versé par le poisson ne tarde pas à attirer les requins et c’est alors une lutte sans merci qui s’ouvre entre le vieux et ces charognards; lutte qui perdurera jusqu’à son retour sur la terre ferme.

Avec ce récit, Hemingway nous offre une pause. Une pause durant laquelle seuls Santiago et son poisson comptent pour nous.
On se représente ce vieux avec des rides enracinées dans son visage qui lui donnent une apparence dure, adoucie par un regard juste et profond. C’est un pêcheur aguerri, rompu aux pêches difficiles et qui, pourtant, noue avec Manolin une amitié désintéressée, pure. Le vieux, comme Hemingway le nomme dans le récit, est une belle âme. Il tue son grand poisson par nécessité, pour vivre de sa pêche et nourrir des familles entières, mais il en a des remords. Il aurait peut-être dû laisser ce beau poisson au fond de l’eau. Il ne lui voulait aucun mal. Et il sait que l’homme est bien petit face à la mer et à sa faune: “Dieu merci, ces bêtes-là, c’est pas aussi intelligent que les humains qui les tuent. Ca les empêchent pas d’être meilleures que les humains, et plus malignes, en un sens.”
Le Vieil Homme et la mer, c’est un récit qui m’a fait du bien et qui m’a réconcilié avec ce monde de la pêche. A Cuba, on pêche pour vivre, rien de plus. Et l’homme respecte l’animal et les éléments. Il se sait petit et éphémère. C’est finalement la justesse des rapports entre l’homme et la nature qui m’a touchée. Hemingway fait de ces trois jours en mer l’histoire d’un combat perdu d’avance certes, mais grandiose. Je me suis attachée à Santiago, à Manolin autant qu’au grand poisson. Il y a une poésie dans les propos du vieux, un bon-sens qui nous réconcilie avec l’homme. Il peut être autre chose qu’un prédateur. Il peut encore faire preuve de respect et d’humilité. Voilà qui rassure!

Outre cet aspect presque philosophique du récit, Hemingway cherche à faire de ce  roman un récit réaliste. Et les propos qu’il fait tenir au vieux, sans doute sans instruction, sont empreints de cette vie passée en mer. Il s’adresse à cette main douloureuse à cause des crampes en disant: ” Et comment que ça va-t-y, toi, la main?” ” J’en mangerai un peu plus, exprès pour toi, de ce bonito.” Ou encore, au poisson: “Si t’es pas fatigué, poisson, dit-il tout haut, c’est que t’es un drôle de client.” Ce franc-parler allège encore un peu ce récit déjà très plaisant.

Le Vieil Homme et la mer est un grand livre. Il nous réconcilie avec une nature parfois hostile, mais surtout, avec l’homme. Ce récit est presque une parabole, teintée de beaucoup d’humour et riche de sens. Magistral.

Le Père Goriot

Balzac (1835)
Oeuvre majeure dans l’élaboration de la Comédie Humaine 

Morceau choisi: Morgane de toi de Renaud

Le Père Goriot c’est l’amour paternel poussé à son paroxysme, jusqu’à en être ridicule. C’est aussi un panorama de la société française sous la Restauration, du petit peuple aux bals aristocratiques avec quelques personnages clés, souvent caricaturaux.

L’histoire du Père Goriot, c’est l’histoire d’un père avant d’être celle d’un homme. Un homme qui avait tout pour passer une retraite paisible: vermicellier ayant fait fortune, il a deux filles mariées à de riches partis qui évoluent dans la haute société parisienne. Alors pourquoi ce pauvre homme croupit-il dans la modeste pension Vauquer, tenue par une propriétaire acariâtre? Le drame de cet homme, c’est son amour invétéré pour Delphine et Anastasie, ses enfants. Il n’a d’yeux que pour elles, ne supporte pas l’idée que l’une ou l’autre puisse connaître une contrariété et se saigne aux quatre veines pour leur bien-être. Entrevoir ses filles, pouvoir caresser leurs cheveux, les entendre l’appeler « papa », voici à quoi se résume le bonheur pour Goriot. Mais même cela, elle le lui refusent. Menant la grande vie dans Paris, paradant de bal en bal, elles ont honte de ce père misérable, de ce qu’il est devenu. Car Goriot qui leur a tout cédé, n’a plus rien pour lui. Sa fortune s’amenuisant, le voilà contraint de loger chaque année un étage plus haut dans la pension Vauquer, véritable ascenseur social inversé. Chez Madame Vauquer, les riches logent en bas, dans les beaux appartements, tandis que les pauvres dorment dans les combles. Et Goriot passe par tous les étages, son ascension allant dans le sens contraire de ses économies.

Voilà pour l’histoire de ce malheureux père Goriot. Un brave monsieur, privé de sa dignité, privé d’amour par ses filles mais qui lui, en déborde. Son amour l’aveugle, il manque de discernement. S’il découvrait le véritable visage de ces filles, il en mourrait.

Compagnons de misère de Goriot, d’autres pensionnaires vont et viennent dans la maison Vauquer: Eugène de Rastignac, jeune homme fraichement débarqué de province et désireux de connaître le faste de l’aristocratie parisienne. Son attrait pour les mondanités ne l’empêche pas de rester un brave garçon, avec sa sensibilité et sa naïveté. Aux antipodes de Rastignac, on trouve Vautrin. Vautrin c’est un personnage trouble, mystérieux, qui ne fait pas grand cas d’une vie humaine.

Au sein de la pension se nouent des passions, des intrigues qui rapprochent certains personnages et font s’en éloigner d’autres. La pension Vauquer reflète une vie parisienne dont Balzac grossit volontairement le trait. Le Père Goriot est un roman réaliste mais souvent exagéré. Si Goriot n’était pas si attachant dans son désespoir, on s’en moquerait bien volontiers. D’ailleurs, Balzac sait nous faire rire: Vautrin dans un échange avec Rastignac lui dit « Si je n’ai pas d’enfants (cas probable, je ne suis pas curieux de me replanter ici par bouture), eh! bien, je vous léguerai ma fortune… ». Une métaphore botanique par ci, un comique de gestes ou de situation par là et il en va ainsi de tout le roman.
Tout au long du récit, j’ai pu me représenter chacun des personnages, chacune des situations et ce, grâce à la plume de Balzac. Il semble avoir fait de ce roman une pièce de théâtre. Une pièce de théâtre qui en comporte tous les éléments: des personnages aux traits caricaturaux (Goriot en père excessivement aimant et tremblant constamment pour ses filles, Madame Vauquer qui n’est pas sans rappeler les Thénardier d’Hugo, les filles de Goriot symboles des progénitures de notre jet-set actuelle etc), des indications scéniques, des didascalies, tout y est!

Cette dimension théâtrale confère au Père Goriot une dynamique qui traverse le roman tout entier et qui en fait un livre que l’on dévore d’une traite.

Mes Hommes de lettres

Catherine Meurisse (2008)

La mode est actuellement aux BD politico-biographiques, artistico-biographiques, historico-biographiques et j’en passe. Le succès d’Ourberie et de Birmant pour Pablo ou celui de Blain et de Lanzac pour Quai d’Orsay en témoigne .

Dans un projet tout aussi ambitieux, Catherine Meurisse ne dresse pas le portrait d’un seul auteur. Elle nous propose plutôt un voyage dans le monde merveilleux de la littérature française et de ses écrivains les plus célèbres. Ainsi, du Moyen-Age jusqu’au XXème siècle de Sartre et de Céline, l’auteur révèle ici et là des anecdotes sur chacun, avec un certain humour.
Les auteurs et leurs oeuvres sont passés au crible, et Meurisse pose un regard à la fois tendre et amusé sur ces grandes plumes françaises. On trouve parmi ces hommes de lettres un Montaigne en pleine crise existentielle, psychanalysé depuis vingt ans et qui, suivant le conseil de son thérapeute, entreprend l’écriture des Essais. Cette peinture du philosophe humaniste nous le rend plus sympathique, partiellement névrosé, certes, mais beaucoup plus attachant. Plongés cette fois-ci au XIXème siècle, on retrouve un Victor Hugo en proie aux critiques acerbes de ses contemporains lorsqu’il met en scène Hernani, pièce dans laquelle il bouleverse les règles du théâtre classique et fait définitivement entrer le romantisme dans la littérature. De même, George Sand nous est présentée dans son rôle d’auteur, de révolutionnaire mais aussi d’amante d’un Musset passionné, d’un Chopin hyper-sensible et de Flaubert.

Tous ces auteurs importants dans notre littérature, Catherine Meurisse leur rend hommage. Elle les fait se rencontrer sans chichis et parvient à les rendre accessibles. En nous emmenant avec elle à la rencontre de l’Histoire, Meurisse nous montre des homme de lettres qui sont avant tout des hommes. Grâce à elle, Du Bellay ou Rabelais sont désacralisés et feraient presque figures de joyeux lurons, c’est dire. Toutefois, elle n’hésite pas à pointer du doigt les erreurs de certains et notamment celles de Gallimard qui ne sait, à l’époque, reconnaître ni le talent de Proust, ni celui d’Alain-Fournier ni de Mauriac…

Vous l’aurez compris, Mes hommes de lettres est un voyage dans le temps au cours duquel Renart et Panurge nous racontent Gargantua et la littérature médiévale. C’est une bande dessinée qui réussit à nous instruire en même temps qu’elle nous amuse. Des grands hommes tombés de leur piedestal, des anecdotes ou des faits historiques qui prêtent à rire et voilà l’histoire de la littérature réinventée par Meurisse.
Il s’agit donc d’un récit plaisant de par l’angle de vue choisi par l’auteur. Cela dit, je n’ai pas été séduite par le trait de Meurisse. Je n’ai pas trouvé ses planches particulièrement jolies et c’est ce qui m’a le plus gêné, je crois. J’aurais souhaité plus de couleurs, plus de gaieté dans ses dessins, d’autant plus que le thème de la BD s’y prêtait parfaitement. Autre bémol, les dires des différents écrivains ne sont pas simples à lire et j’ai souvent dû déchiffrer ce qui était écrit, à cause d’une police d’écriture assez étrange.
Ces Hommes de lettres, je vous les recommande si vous avez envie de passer un moment agréable à leurs côtés et si le second degré ne vous effraie pas. La critique sur l’esthétique de cette BD m’est personnelle et elle pourra certainement vous plaire, alors, rejoignez Meurisse et ces drôles d’amis !

Rien ne s’oppose à la nuit

Delphine de Vigan (2011)

Morceau choisi: Goodbye Lenin ! de Yann Tiersen

“Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre.”
C’est par cette phrase que l’éditeur ouvre la quatrième de couverture du livre et il faut bien admettre que ces quelques mots résument parfaitement le récit de l’auteur.

Dans Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan dépoussière les souvenirs enfouis, remue les émotions de chacun, remonte dans le temps à la recherche de sa mère. Cette mère qu’elle a pourtant bien connu, qu’elle a aimé, mais qui est partie avec ses secrets. Il reste des zones d’ombre dans l’histoire de cette femme fragile, des non-dits dans cette famille déracinée et qui empêchent l’auteur de vivre pleinement sa vie.
Alors, dans sa quête de vérité, Delphine interroge ses oncles et ses tantes, elle mène une véritable enquête – enregistrements audio des témoignages de chacun à l’appui- pour retrouver celle qu’elle a finalement trop peu connu.

Elle avance, dans son enquête comme dans le récit, puis soudain, s’interroge. A-t-elle toute légitimité pour écrire et renouer avec des douleurs enterrées? Sa mère, sa soeur et sa famille toute entière accepteront-elles que leur histoire soit révélée au grand jour? Si Delphine de Vigan écrit à la recherche de sa mère, elle doit nécessairement évoquer les relations au sein de la fratrie, le personnage trouble de son grand-père. Elle doit aussi écrire sur ceux qui ne sont plus là, des oncles et des tantes décédées. C’est une quête qui fait mal, qui blesse l’auteur mais qui lui est nécessaire.

Que penser alors de ce roman si particulier?
Tout d’abord, qu’il ne laisse pas indifférent. De Vigan écrit avec ses tripes, elle ne cherche pas à préserver le lecteur. S’il faut parler de cadavre, de corps bleui par la mort ou de crise de folie, elle le fait sans concession. Mais en dépit des sujets très difficiles qu’elle balaie dans ce roman, son écriture est belle, fluide et nous invite à la suivre dans sa recherche. Chaque personnage se dévoile finement au fil des pages et nous raconte un peu plus Lucile, la mère, mais aussi tous les autres. Rien ne s’oppose à la nuit reflète le talent de l’écrivain, c’est incontestable.
Cela dit, bien qu’ayant été séduite par la plume de De Vigan et marquée par ce récit, je n’en garde pas moins quelques impressions pénibles. Ce ressenti, je le dois à l’histoire en elle-même et à l’intimité dans laquelle l’auteur nous plonge. C’est un récit difficile, souvent violent. Les moments de détresse, d’espoir, de tristesse, de courage par lesquels l’auteur passe, je les ai vécus également. De Vigan nous emporte avec elle et ne nous laisse pas d’autre choix. Aucune issue, aucune échappatoire. Il faut subir avec elle, faire face comme elle à ce qu’elle traverse. Je suis peut-être un peu trop sensible, je n’ai peut-être pas su prendre suffisamment de recul face à ce roman. Toujours est-il qu’il m’a collé à la peau et que, souvent, mon ventre s’est noué. Suis-je seule dans ce cas? Je suis curieuse de connaître votre ressenti.

Quoi qu’il en soit, Rien ne s’oppose à la nuit est un beau récit, terrible et heureux à la fois. Et puissant. Peut-être trop, d’ailleurs.

Anna Karénine

Tolstoï (1877)

Morceau choisi: Le lac des cygnes, thème principal de Tchaïkovski

Pour ce premier billet dans la liste des 100, je n’ai pas choisi la facilité, ni la rapidité. Anna Karénine est un roman (s’il en est) qui demande patience, abnégation et courage, il faut bien l’admettre. Mais c’est aussi, et surtout, un roman magnifique sur cette femme, Anna, mariée à Alexis Alexandrovitch mais brûlant d’amour pour Alexis Vronski.

Anna n’est évidemment pas sans rappeler l’Emma de Flaubert. Toutefois, elle brille davantage, elle est entière et ne connait pas le compromis. Anna est une reine. Elle aura l’audace de quitter cet époux qu’elle méprise pour son respect aveugle des conventions pour épouser son amant – dont elle attend l’enfant. Elle a souvent peur, elle semble parfois injuste, mais elle est conduite par un besoin impérieux d’aller vers ceux qu’elle aime, quitte à envoyer valser protocoles et règles de bonne conduite.

Autour d’Anna gravitent mille et un personnages, dont Tolstoï nous peint des portraits très riches: il y a Stépan, le frère d’Anna, Kitty Stcherbatzki amoureuse éconduite de Vronski qui lui préfèrera la splendide Anna. Constantin Lévine tient également un rôle important dans ce roman, il incarne l’authentique propriétaire terrien, l’honnête homme.
Anna Karénine c’est aussi deux visions du couple: celle de Kitty et Lévine qui vivent un amour simple et heureux face à Anna et Vronski, couple coupable et passionné.

Toutes ces personnalités représentent la société russe du XIXe siècle, dans ses travers autant que dans ce qu’elle a de plus authentique et pittoresque.

Alors, évidemment, Anna Karénine mérite sa place dans la liste de 100. Elle y mérite même une place majeure. La modernité de cette femme est incontestable. Son personnage évolue tout au long du roman: on la trouve tantôt forte, obstinée et même intransigeante et tantôt désespérée et presque malléable. Ces mouvements dans l’humeur d’Anna m’ont bien souvent égarée et je ne savais pas quelle fin lui prédire. Tolstoï allait-il laisser Anna comme on la découvre à l’ouverture du récit; grandiose ou, au contraire, allait-il rendre à cette femme sa sensibilité et sa fragilité? Bien que les deux héroïnes se ressemblent par certains aspects, le personnage d’Anna a cette complexité qui échappe à Emma Bovary et qui lui confère toute son aura et sa grandeur.
Anna, c’est l’histoire dramatique d’une femme impériale, dans un roman impérial.

Un roman impérial certes, mais auquel on peut reprocher certaines longueurs. En effet, Tolstoï a fait le choix de nous présenter chaque personnage en détails, ce qui nous les rend incontestablement attachants. Toutefois, les longs passages sur Constantin Levine, ses cultures, l’état des relations avec les paysans qu’il emploie et ses interrogations presque existentielles sur le sens de la vie m’ont parfois gênée. A la lecture de ses lignes, j’ai eu le sentiment de perdre un peu le fil du roman, de la vie trépidante d’Anna. L’auteur nous offre là comme une pause, un moment de repos loin de la ville et des mondanités mais qui tend à s’éterniser un peu.

C’est toutefois le seul bémol que je mets à cette oeuvre incontournable de la littérature russe et mondiale et, si vous avez plusieurs dizaines d’heures à tuer, lancez-vous ! Vous ne le regretterez pas.