Archives mensuelles : juillet 2012

La nuit des temps

Par René Barjavel (1968)
Prix des libraires en 1969

Avant, je prenais la science-fiction pour un genre fait pour les garçons, avec  des intrigues invraisemblables, des machines volantes et des petits hommes verts. Mais ça, c’était avant. Avant Barjavel, avant ma rencontre avec Eléa, Païkan, Simon et tous les autres.
La nuit des temps m’a mis une claque et a fait s’effondrer tous les préjugés que j’avais sur  ces histoires extra-ordinaires.

L’histoire, parlons-en. Elle mêle années 1960 et temps ancestraux, hommes du présent et du passé. Le livre s’ouvre sur la découverte, par un groupe de scientifiques français, d’un signal émettant depuis les profondeurs glaciaires de l’Antarctique. Intrigués, ils décident de mener une expédition pour découvrir d’où provient ce signal venu de nulle part. Toutes les nations du monde se joignent alors à l’équipe française et les moyens mis en oeuvre vont leur permettre de découvrir l’impensable et de faire la rencontre de deux être humains, maintenus en vie artificiellement, et âgés d’approximativement 900 000 ans. Mais attention, cet homme et cette femme ne ressemblent en rien aux grands primates, australopithèques et autres ascendants du genre humain. Leur beauté, au contraire, va saisir toute l’équipe de scientifiques. Ces deux êtres semblent renfermer en eux une intelligence et un savoir que nos chercheurs se doivent de découvrir. Qui sont-ils? Comment sont-ils arrivés ici? Est-il possible de les ramener à la vie? Qu’ont-ils à nous apprendre? En choisissant de réveiller Eléa, la femme, en premier, le monde entier va découvrir un pan gigantesque de l’histoire de l’humanité.

Avec ce livre, René Barjavel pose des questions fondamentales: l’évolution de l’être humain a-t-elle été, comme on le croit, linéaire et croissante? Notre intelligence est-elle nécessairement supérieure à celle de nos ancêtres? Connaissons-nous réellement nos origines?

Loin d’être un traité philosophique, La nuit des temps nous entraîne dans la quête de savoir de cette équipe de chercheurs. Avec eux, nous basculons 900 000 ans auparavant, dans le monde d’Eléa, de Païkan et de Coban. Nous somme pris dans l’histoire passionnée qui unit ces êtres du passé et Simon, médecin de l’équipe.

J’avais très peur d’une histoire à l’eau de rose, gorgée de bons sentiments et trop belle pour être vraie. Il n’en est rien. Oui, on parle d’amour et de passion. Oui, la découverte de ces deux êtres et de leur histoire n’a rien de rationnel. Oui, le récit est digne des plus grands scénarios hollywoodiens. D’ailleurs, La nuit des temps était, à l’origine, un scénario destiné à une adaptation cinématographique mais qui n’a pu voir le jour, faute de moyens. Tout cela est vrai mais Barjavel donne une telle puissance à son récit que toutes ces considérations sont dépassées.
Les protagonistes du récit m’ont réellement émue. J’ai été bouleversée par leur histoire alors que je ne misais pas grand chose sur l’intrigue au départ.

Cette première rencontre avec la science-fiction m’a fait l’effet d’un ouragan. Les préjugés que j’avais se sont envolés et ne reste que l’envie de découvrir d’autres histoires, sous d’autres cieux.

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Kyôto

Par Yasunari Kawabata (1962)
Prix Nobel de Littérature en 1968

« On ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » a écrit Kafka dans une lettre à Oskar Pollak.

Kyôto ne mord ni ne pique, et pourtant, il fait partie de ces livres qui doivent être lus, n’en déplaise à Kafka.
Ce petit bijou de la littérature japonaise nous plonge au coeur du Japon, dans un pays où l’on offre à l’être aimé une ceinture de kimono brodée à la main et où l’on parle de ses sentiments sous des cerisiers en fleurs ou dans une allée d’érables. Dans ce roman, les hommes vivent dans la nature, en harmonie avec elle et l’un ne saurait primer sur l’autre. C’est un livre délicat, pudique et poétique.
Yasunari Kawabata ne nous abreuve pas de sentiments dégoulinants et ne verse jamais dans le pathos. Au contraire, il nous donne à lire un roman tout en retenue et arrête son histoire au moment même où elle pourrait commencer.
Je ne connaissais rien de Kawabata avant de me plonger dans Kyôto et tout au long de ma lecture, j’ai vu en l’auteur une femme… avant d’en découvrir la photographie plutôt virile que voici:

Je crois que les écrivains japonais n’ont pas leur pareille pour ciseler à ce point leurs récits, pour leur donner autant d’élégance et de finesse.
Après avoir lu Haruki Murakami, je tenais à découvrir l’écriture japonaise avant sa mondialisation, dans toute son authenticité et sa justesse. Kyôto a cinquante ans, il pourrait en avoir deux cents que le plaisir qu’il confère resterait inchangé.
L’histoire de ces deux soeurs jumelles, séparées à la naissance et élevées dans deux milieux très différents est, je crois, insensible au temps qui passe.

Beaucoup ont vu dans ce roman le déchirement de l’auteur face à l’américanisation de son pays. C’est certainement un axe de lecture pertinent mais qui, pour moi, n’est que secondaire. Ce qui prime, c’est d’abord la pudeur des rapports entre les hommes, la place des traditions, des fêtes ancestrales dans la ville de Kyôto et les mille et une couleurs qui s’en dégagent.

L’écriture japonaise a le pouvoir de vous transporter, de vous faire voyager et je ne peux que vous inviter à la lecture de ces auteurs.

Les aimants

Jean-Marc Parisis (2009)

Les aimants. Un titre, deux interprétations: des aimants qui s’attirent les uns les autres et attirent à eux toutes sortes de matériaux mais aussi les a(i)mants comme personnes capables d’aimer – ceux qui aiment, ceux qui s’aiment.

La lecture de ce très court roman nous conforte dans l’une et l’autre des interprétations. Ava et l’homme du récit, le narrateur, font de leur vie une vie à deux. Qu’ils soient ensemble physiquement, qu’ils soient amants ou frère et soeur, ils sont toujours deux. Depuis leur rencontre sur les bancs de la Sorbonne et pendant les trente années qui suivront, ils resteront ensemble, liés, reliés par l’essentiel.
Ces deux-là sont pourtant très différents. Mais ils se complètent parfaitement. Ils se retrouvent dans l’amour des livres, de la poésie et surtout, dans l’amour de la vie. Ava est entière, exclusive. Elle vit entièrement ou pas du tout. Elle aime passionnément ou pas du tout.  Le narrateur, quant à lui, est plus nuancé mais son amour et son admiration pour Ava le transcende.
Ces deux-là savent se retrouver. Les silences, les mois sans se voir ne sont pas un obstacle à leur amour.

Ce petit livre est une déclaration d’amour en même temps qu’il se fait le récit d’une vie à deux. Le narrateur ne peut vivre bien sans Ava. Ils sont deux ou bien ils ne sont plus.

C’est un roman que j’ai dévoré. La poésie qui se dégage des mots de l’auteur, l’esquisse faite d’Ava et de sa philosophie, de son tempérament et de sa singularité font toute la délicatesse et la violence de ce récit. A l’image de la femme adorée, l’écriture n’accepte aucun compromis. Les mots sont ciselés, souvent beaux et parfois durs.

C’est l’histoire d’une passion, d’un amour qui commande tout et qui absorbe jusqu’à la lumière du jour, jusqu’au monde.
Il ne s’agit en rien d’une histoire à l’eau de rose. Celle-ci est entière et belle.

De grandes espérances

Charles Dickens (1861)

De Dickens, je connaissais Oliver Twist, David Copperfield et quelques autres, mais je n’avais jamais entendu parler du jeune Pip et de ses « grandes espérances ».

C’est en fait en lisant Le Jeu de l’ange de l’espagnol Carlos Ruiz Zafon que j’ai fait la découverte de ce livre. Le roman ibérique est en effet parsemé de maintes références à l’oeuvre de Dickens et « De grandes espérances » s’avère être le livre clé de David Martin, le personnage principal.
Ces allusions au roman ainsi que sa présence dans la liste des 100 oeuvres classiques incontournables m’ont décidée à me plonger dans sa lecture.

De grandes espérances raconte l’histoire de Pip, un jeune orphelin élevé par sa soeur, despote sur les bords, et son mari Joe, forgeron au grand coeur. Promis à une vie rurale, destiné à reprendre la forge de son oncle, Pip n’a pas encore idée de ces « grandes espérances ».
Une nuit, il fait la rencontre d’un forçat qu’il aide en lui fournissant des vivres et en le libérant de ses chaînes afin qu’il s’évade. Plus tard, il est appelé par Miss Havisham, une veuve vivant recluse dans son immense demeure de Satis House pour la distraire quelques jours par semaine. Là-bas, il rencontre Estella, la protégée de la veuve, dont il tombe éperdument amoureux. Malheureusement, la beauté de la jeune fille n’a d’égal que sa froideur. C’est à ce moment que Pip commence à espérer. Il est certain que Miss Havisham le fait venir dans l’idée de le marier, quelques années plus tard, à Estella. Et lorsqu’il est appelé à Londres à la tête d’une fortune léguée par un inconnu, il se figure que c’est encore un plan de Miss Havisham, qui cherche à faire de lui un gentleman avant d’en faire le mari d’Estella.

Dans la capitale, Pip fait différentes rencontres et en vient à oublier ses anciens amis et à mépriser Joe, condamné à rester un modeste forgeron toute sa vie. Il se laisse aller au faste de la grande vie, dilapide sa fortune et délaisse ceux qui ont toujours été là pour lui.

Pourtant, un évènement majeur va venir changer la donne et ramener Pip à son ancienne vie et à ses anciens et véritables amis.

De grandes espérances est un livre plein de mille et uns personnages, tous hauts en couleurs et qui donnent au récit tout son piment et son allant. Qu’il s’agisse de la colérique Mrs Joe, de son époux protecteur et travailleur ou encore de la sombre et mélancolique Miss Havisham, tous les personnages présents dans le roman se font la caricature de la société anglaise du XIXème siècle. Dans ce récit, on retrouve une organisation très manichéenne avec le vrai méchant, le vrai gentil, l’hypocrite, le naïf etc. Mais ces types sont emmenés par une histoire vivante et souvent plaisante.
Les situations dans lesquelles se retrouve Pip tiennent souvent du rocambolesque et l’humour du narrateur contribue à rendre le récit léger.
On lit, par exemple:
«  Comme il avait besoin que les chandelles fussent près de lui, et comme il était toujours sur le point d’y mettre soit sa tête, soit le journal, il demandait autant de surveillance qu’une poudrière. » (chap. 37, pp 385)
Ou encore:
 » J’ai été mis sous clef aussi soigneusement qu’une théière d’argent » (chap 42, pp 440)

La force de ce roman tient aux tons pris par les différents personnages. Ils incarnent tous un type bien précis et Dickens parvient à moduler les mots qu’il fait dire aux uns et aux autres. Ainsi, alors que Miss Havisham nous plonge avec elle dans une torpeur sans fin, Estella nous glace le sang par son indifférence et Abel Magwitch, le forçat, parvient à nous faire rire.
De plus, le récit est rendu plaisant par les surprises qui attendent Pip tout au long de l’intrigue. Les « grandes espérances » qu’il a au début de récit changent au cours de celui-ci et sa perception des hommes également.

En conclusion, De grandes espérances est un roman plaisant, vivant et frais. Pip n’agit pas toujours bien mais sa bonhomie l’emporte sur ses erreurs et en fait un personnage attachant. Une jolie découverte.