Archives mensuelles : août 2012

L’oeil de Pâques

Par Jean Teulé (1992)

Ce livre n’est pas un polar. Il n’est pas un poème non plus. Pas plus qu’une pièce de théâtre, d’ailleurs.
Et pourtant, il est tout cela à la fois.

L’oeil de Pâques raconte la naissance du monde en même temps que les destins croisés de six personnages qui n’auraient jamais pu se rencontrer sans Pâques, une indienne à l’oeil rose, fraichement débarquée à Calais.
Ce livre est un bouquet de senteurs, d’émotions et de saveurs toutes uniques et singulières. Jean Teulé nous berce et nous fait voguer d’un personnage à l’autre, d’une histoire à la suivante. A cette poésie vient se greffer une dimension toute théâtrale avec son comique de répétition et des situations absurdes, un crime qui n’en est pas vraiment un et des personnages un peu déjantés.

Je ne connaissais rien de l’auteur et c’est donc sans aucun a priori que je me suis lancée. L’aventure a su être agréable en même temps qu’elle a été déstabilisante.
Jean Teulé produit ici un roman très court, aux facettes multiples, et qui protège le lecteur de l’ennui ou de la lassitude. Chaque page est un petit concentré d’écriture onirique, réaliste et scénique. Ce foisonnement de genres différents au sein d’un même livre est ce qui fait, à mes yeux, la grande force de L’oeil de Pâques. Que vous soyez théâtre, roman ou plutôt conte, l’auteur touche chacun de nous, chacune de nos sensibilités. Mais le risque, avec ce genre de livre, est de perdre le lecteur, de l’égarer au milieu de cette explosion d’images. C’est un sentiment que j’ai parfois partagé, sans pour autant que cela nuise à la progression du récit. Le seul (vrai) bémol que je mets touche au vocabulaire parfois employé. Je suis assez allergique aux insultes, aux jurons dans les livres et ici, Teulé en sème quelques uns. Rendre compte d’un sentiment de colère par une insulte, c’est prendre un raccourci un peu facile dans l’écriture.

Cela dit, le récit reste beau et l’intrigue prenante.

Voici donc un récit surprenant,  détonnant et qui se lit très facilement.

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Madame Bovary

Par Gustave Flaubert (1857)
Publié sous le titre: Madame Bovary, moeurs de province

Pauvre Emma Bovary !
Femme profondément romantique, elle se retrouve mariée à Charles, un homme terre-à-terre, sans ambition et qui coupe la voie à tous ses rêves. Aspirant à une vie de faste, la voici à la campagne, cherchant à occuper ses longues journées tandis que son médecin de mari travaille. Elle végète, elle se réfugie toujours plus dans le souvenir de ses lectures et rêve d’un monde dans lequel elle pourrait être une véritable dame aimée d’un homme qui saurait la rendre vivante.
Emma supporte de moins en moins bien cette existence modeste (bien que bourgeoise) et la pensée du bal majestueux donné au château de la Vaubyessard lui revient sans cesse en mémoire et la conforte dans son malheur.

Inconditionnelle idéaliste, elle se laisse séduire par Rodolphe, séducteur né; s’endette dans l’achat de tissus et d’étoffes toujours plus luxueuses et perd sa fortune en même temps que tout espoir en une vie meilleure.

Voilà pour l’histoire de cette malheureuse Emma, trop lyrique pour cette vie simple et déterminée.

Madame Bovary fait partie de ces classiques que je relis fréquemment. Flaubert a su produire un récit complet dans lequel chaque personnage nous est tour à tour attachant, surprenant, déroutant voire énervant. En refermant la dernière page du livre, j’ai eu l’impression, dès la première lecture, de tout connaître d’Emma et de sa vie. L’écriture de l’auteur est limpide et rend très facile une représentation de l’environnement, du cadre de vie des différents personnages.
En plus et pour ne rien gâcher, le romantisme et l’idéalisme d’Emma la rendent réellement plaisante. Contrairement à Anna Karénine, Emma est plus accessible et je crois que chacun peut se retrouver dans son personnage.

Il ne manque vraiment rien à ce roman pour faire partie des plus grands: la familiarité des personnages et leur évolution, l’intensité dramatique toujours présente, une Emma toujours plus insatisfaite et malheureuse mais également un panorama de la vie à la campagne très riche en couleurs. Flaubert ne lésine sur rien, il n’omet aucun détail. Et certains passages du livre sont tout simplement délicieux. J’en veux pour preuve la lettre que Rodolphe, amant d’Emma rapidement découragé par ses rêveries, lui adresse en guise de rupture:

(extrait)
« Il me semble que c’est tout. Ah ! encore ceci, de peur qu’elle ne vienne à me relancer :
 » Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j’ai voulu m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai ; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu !  »
Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots A Dieu ! ce qu’il jugeait d’un excellent goût. »

Rodolphe s’amuse de cette lettre et fait fi de l’amour qu’Emma lui porte. Cette lettre témoigne de la frivolité de cet homme et de sa lâcheté, également. Cet extrait, tout comme les dernières pages du roman font de celui-ci un ouvrage vivant et dynamique, à côté duquel il serait dommage de passer.

 

Fahrenheit 451

Par Ray Bradbury (1953)
Adapté au cinéma par François Truffaut en 1966
Prix Hugo du Meilleur Roman (1954)

Nous voilà dans un monde où les pompiers n’éteignent plus les feux; ils les allument.

Dans Fahrenheit 451, c’est la société de masse qui est pointée du doigt. Une société dans laquelle les gens se désintéressent de la culture, des livres et du savoir pour y préférer les rendez-vous avec leur « famille » (comprendre ici, les programmes télévisés).
Tout le monde écoute et croit aux mêmes choses, personne n’est suffisamment conscient pour s’opposer au système en place, les hommes ont été remplacés par des animaux dociles et malléables à souhait.
Dans cette société, les livres sont devenus des objets qu’il est interdit de posséder, sous peine de voir sa bibliothèque et toute sa maison brûler par ces pompiers d’un genre nouveau.
Bradbury nous conte également l’histoire de Guy Montag, pompier de carrière, mouton de Panurge comme les autres mais profondément malheureux. Il ne se souvient plus de la rencontre avec sa femme, laquelle abuse de pilules pour dormir. Sa vie n’a plus de sens jusqu’à sa rencontre avec Clarisse, une jeune fille vivante et libre et Faber, professeur retraité n’ayant jamais cessé de lire malgré l’interdiction.


Aux côtés de ces personnes, Montag va tenter de se dégager peu à peu de l’emprise de la société et de la propagande en place. Il s’interroge:
« Il doit y avoir quelque chose dans les livres, des choses que nous ne pouvons pas imaginer, pour amener une femme à rester dans une maison en flammes; oui il doit y avoir quelque chose. On n’agit pas comme ça pour rien. » 
Aura-t-il le courage d’aller au bout de ses actes? Saura-t-il s’opposer définitivement? C’est avec ces questions que Bradbury tisse la trame de son récit.

Un récit qui porte sur la liberté de penser, le courage, l’authenticité, l’espoir  d’un futur meilleur… des thèmes battus et rebattus par la littérature mais que l’auteur aborde sous un jour nouveau.

Dire que j’ai été transportée par ce récit serait un peu exagéré. Cela dit, je dois reconnaître que l’intrigue que propose Bradbury est pour le moins originale. Et je crois qu’elle parlera à tous les amoureux des livres.
Un bémol cependant, le style. Bradbury est un auteur américain et donc traduit. Il aurait été intéressant de lire la version originale du livre pour pouvoir mieux juger de son style. Mais je dois avouer que cette version de presque 40 ans est un peu vieillotte et abrupte. Les aventures du héros sont décrites les unes après les autres, sans sensibilité particulière, sans beauté dans l’écriture. C’est ce qui m’a gêné. Et les descriptions du Limier, sorte de machine-monstre destinée à tuer les lecteurs m’ont laissée de marbre. J’avais le sentiment de lire de la science-fiction de bas étage, avec des « machines » décrites de façon grotesque, exagérée.

Une jolie citation, tout de même: « Savez-vous pourquoi des livres comme celui-ci ont une telle importance? (… ) Ce livre a des pores. Il a des traits. Vous pouvez le regarder au microscope. Sous le verre, vous trouverez la vie en son infini foisonnement. »

Quelques beaux passages, une réflexion sur le bonheur que chacun doit trouver dans une société imparfaite, des autodafés qui ne sont pas sans rappeler les agissements des Allemands nazis sous le Troisième Reich, des aventures hautes en couleurs, voilà ce qu’offre Fahrenheit 451.

Saules aveugles, femme endormie

Par Haruki Murakami (2005)

Un si joli titre pour une bien grande déception.

Découvrir Murakami par Kafka sur le rivage, c’est goûter au meilleur, d’entrée de jeu. La plume de l’écrivain se fait enchanteresse et nous emmène là où bon lui semble. Petits funambules, nous suivons sans nous questionner, sans vouloir revenir en arrière. Le voyage est trop beau. Je n’attendais rien de moins extraordinaire pour ce recueil de nouvelles de l’auteur japonais. Un titre qui invite à la rêverie, 23 nouvelles qui se font le condensé du talent immense de Murakami, j’étais conquise avant même de tourner la première page de ce livre. Et pourtant…

  Il y a si peu de magie, de fantaisie dans ce    recueil ! Je n’ai rien retrouvé de ce qui fait le génie de cet auteur, rien. Cet homme obsédé par les spaghetti, cette femme qui oublie son nom régulièrement depuis un an ou encore ce gardien de nuit terrifié par son propre reflet; Murakami a pourtant su créer des personnages sur-mesure, parfaitement taillés pour supporter les aventures dans lesquelles il aurait pu les précipiter. Au lieu de cela, on reste sur sa faim de la première à la dernière page du récit. Certes, certaines histoires ne sont pas sans rappeler Maupassant et son Horla et celles-ci ont su verser dans un fantastique inquiétant, dérangeant. Mais elles sont trop rares. Bien trop souvent, j’ai eu l’impression que Murakami mettait le point final à sa nouvelle au moment où elle aurait pu prendre son envol. D’intensité dramatique, je n’en ai pas vu. De féérie, de sublime, il n’y en a point.
J’ai même du mal à croire que le père de Kafka sur le rivage ait également enfanté de Saules aveugles, femme endormie. Ces nouvelles sont bien médiocres. Après tout, Murakami n’excelle peut être pas partout. La nouvelle est un genre bien à part et l’auteur a certainement besoin de plus d’espace pour emmener son lecteur avec lui. Quoi qu’il en soit, j’espérais un ouragan, je n’ai eu droit qu’à un souffle léger. Je me sens presque en colère contre cet auteur si doué ! C’est comme s’il avait trahi ses lecteurs en leur offrant une nourriture bien terrestre après les avoir habitués à l’ambroisie.

Aux habitués de l’auteur, je ne conseille pas ces nouvelles. A ceux à qui Murakami fait peur par son écriture fantasque, Saules aveugles… peut être un bon point de départ pour plonger (très) doucement dans l’univers de l’auteur sans crainte d’être trop déroutés.