Archives mensuelles : octobre 2012

Le passage de la nuit

Par: Haruki Murakami
2008

Murakami, encore.
Après le magnifique Kafka sur le rivage suivi du décevant Saules aveugles, femme endormie, j’ai décidé de remettre ça avec le maître actuel de la littérature japonaise. Pour comprendre si Kafka avait des frères et soeurs et pour entrer un peu mieux dans l’univers de l’auteur.

Le titre de ce roman m’a interpellée. Le passage de la nuit. Je reconnaissais déjà bien là le goût de Murakami pour l’étrange, l’entre deux, le mystérieux. Et, la lecture de ce court roman a confirmé tous ces (heureux) soupçons.
Le livre raconte Tokyo, une nuit. Une nuit pour certains noire, pour d’autres seulement grise. Mais la ville décrite par Murakami reste une ville nébuleuse, presque impalpable. Certes, des prostituées se font battre; des femmes racontent leur passé et leur crainte d’avancer dans la clarté du jour; des secrets sont peu à peu dévoilés. Mais la nuit est avant tout un refuge. Si elle ne protège pas de tout, elle permet tout de même un répit, une pause bienvenue. Pendant ces quelques heures noires, la vie peut se montrer sous un jour nouveau. L’équilibre entre bien et mal, justice et vengeance, amour et rejet est incroyablement ténu.

Pour avancer dans ce paysage clair-obscur, Murakami nous propose de suivre quelques personnages, avec leurs intrigues et leur incertitudes. Et peu à peu, Mari, Eri, Kaoru, Takahashi et les autres se dérident et se laissent appréhender. Nous les rejoignons pendant une nuit seulement et acceptons de les laisser, le petit matin venu, reprendre leur route.

Ce roman est un arrêt sur images. Un cliché pris et qui prend vie, pour nous, un instant seulement.
On referme ce livre sans aucune certitude sur l’avenir des uns et des autres. On a simplement été les témoins de cette portion de vie, de cette nuit tokyoïte presque comme les autres.

La force de Murakami tient dans sa capacité à créer des univers singuliers, en équilibre toujours instable. Il donne vie à des instants suspendus et nous emmène avec lui dans ce monde un peu parallèle et pourtant proche de nous.
Les dialogues sont vrais et justes. Pas de fioritures, rien que l’essentiel. Et son écriture emprunte beaucoup au cinéma avec ses cadres, ses focus et ses travelings.
D’ailleurs, si Murakami se défend de vouloir emprunter au style d’autres auteurs, force est de constater que la description du tribunal et de la justice qu’il fait lors d’un passage du livre (chapitre 9) ressemble en tous points au Procès de Franz Kafka. Les mots sont les mêmes. Ce tribunal sans visage, à la loi implacable et aux tentacules multiples fait clairement écho au procès absurde de l’auteur tchèque. Et l’atmosphère est la même: ambivalente, peu rassurante, indéchiffrable.

Cet auteur a ce génie fou de pouvoir manipuler son lecteur à l’envi.
Quel que soit l’univers qu’il crée, nous le suivons, sans nous interroger. Et malgré une écriture nue et presque froide, j’ai suivi, jusqu’au bout.

Encore un coup de maître.